Biographies : des ombres et de la lumière

Un texte de Richard Raymond

Photo : François Hogue ®

Photo : François Hogue ®

La biographie. Le roman vrai de personnages hauts en couleurs et, parfois, plus grands que nature. Et j’entends par là non seulement des monstres comme Hitler, mais aussi un philosophe comme Michel Onfray que, dois-je le cacher, j’admire.

Michel Onfray jette sa lumière là où Adolf Hitler a abattu le voile de la Grande Noirceur, sur l’Europe, dans les années trente et jusqu’au milieu des années quarante.

Parmi les politiciens de l’ombre, notons aussi la présence de Richard Nixon auquel un historien français consacre une « brique ». Mais avant, un touche-à-tout de la contre-culture québécoise, le Français Emmanuel Cocke, venu ici parce qu’il ne trouvait pas sa place en France.

C’est complet au royaume des morts – Emmanuel Cocke, Le cascadeur de l’esprit

b-cockeDès le départ, la préface signée par Denise Boucher, bâclée devrais-je dire, m’indispose. Un : parlant de Cocke, elle écrit qu’ « il funambule les mots ». A-t-elle voulu renouveler l’expression « jongler avec les mots »? C’est raté! Plus loin, elle parle de la Mère Auribindo. Nulle part, on ne connaît cette femme. Je connais la Mère et Aurobindo, qui, par extravagance poétique, pourrait devenir la Mère Aurobindo.

Autre chose qui m’indispose : la première page de Un mot de l’auteur. Elle frise le charabia. Plus loin, il écrit : « la contre-culture québécoise est un souvenir approximatif griffonné dans la mémoire d’une génération…» Pourtant, il tarde à décrypter ce souvenir approximatif.

Il faudra attendre la page 31 et le premier chapitre de sa biographie pour que l’auteur quitte son style « cockiste » et aborde son sujet.

Naissance à Nantes, suicide de sa mère, son père qui donjuanise, épousant une femme pour en divorcer avant de la ré-épouser. Ses rencontres en France, dont Michel Legrand et Roger Vadim. Finalement, la décision d’Emmanuel Cocke de venir au Canada pour le fric. Les tentatives d’un auteur qui heurte les jurys par « des sujets parfois peu originaux, trop de calembours et un narcissisme omniprésent ».

Ralph Elawani y va de son écriture allègre jusqu’à la mort accidentelle (?) d’Emmanuel Cocke. C’est enlevé, et bien documenté. L’auteur a eu la bonne idée de citer nombre de lettres écrites par Cocke et nombre de témoignages de gens qui l’ont fréquenté.

Emmanuel Cocke a-t-il été le représentant de la contre-culture québécoise que laisse entendre l’auteur? D’ailleurs, peut-on parler de contre-culture? Ou n’était-ce pas plutôt une sous-culture américaine?

__________________________________________

C’est complet au royaume des morts – Emmanuel Cocke Le cascadeur de l’esprit
Ralph Elawani
Tête[première], Montréal, 2014, 246 pages

___________________________________________

Richard Nixon

b-nixonVoici une brique : 1170 pages, notes, index et table des matières compris. Les pages de notes font à elles seules 159 pages, pour 3460 citations. Antoine Coppolani, enseignant à l’Université de Montpellier et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en Études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal, cite les mémoires du principal intéressé, mais aussi des journalistes, des historiens, des sociologues, des mémorandums du National Security Council, Kissinger et de nombreux autres auteurs et acteurs de la politique américaine du XXe siècle. C’est dire que son livre est documenté. Trop?

Dès le début, l’auteur ne cache pas son intention. Nous dire simplement qui fut Richard Milhous Nixon.

Au final, nous dit-il, au lecteur de juger l’homme sur la foi de pièces nouvelles tirées des archives. Pour mettre en perspective l’événement qui a terni à jamais la réputation du 37e président des États-Unis : le scandale du Watergate. Non seulement cela, mais aussi son ascension politique faite aux pires heures du maccarthysme; sa présidence se déroulant aux pires heures de la guerre du Vietnam; sa politique étrangère jugée sanglante; et son âme damnée, Henry Kissinger, impliqué comme Nixon dans la fin de Salvador Allende au Chili, en 1973.

Antoine Coppolani nous rappelle que, cela étant, Richard Nixon voulait être un homme de paix. Il rappelle aussi ses succès en politique étrangère : le rapprochement avec la Chine de Mao Zedong; la fin de la guerre du Vietnam; la signature de l’entente sur le désarmement avec l’Union soviétique; le début du processus de paix au Moyen-Orient.

Sur le plan intérieur, l’auteur montre que Nixon incarne le républicain centriste, et même progressiste, dans le domaine social.

Mais comment ne pas être pour ou être contre Nixon? Coppolani pose même la question : était-il dérangé? D’où sa haine des psychiatres. Dès ses jeunes années, les paradoxes et contradictions se manifestèrent chez lui. Né Quaker, il trahissait sans cesse les principes de son éducation. Est-ce que la transgression, déjà dans sa jeunesse, des principes inculqués a semé les graines qui l’ont poussé au scandale du Watergate?

Je parlais plus tôt de biographie documentée. Chaque page confrontera le lecteur ou la lectrice à de multiples sources citées par l’auteur.

Cette monumentale biographie a un seul défaut : peu de photographies nous donnent à voir l’homme, son entourage, ses rencontres. 26 au total. C’est vraiment peu pour illustrer 977 pages de texte.

____________________________________________

Richard Nixon
Antoine Coppolani
Fayard, Paris, 2013, 1170 pages

_____________________________________________

Michel Onfray – Le principe d’incandescence

b-onfraySi la biographie de Nixon propose peu de photographies, en voici une qui en propose encore moins. La photo de la page couverture mise à part, l’œuvre ne nous offre rien d’autre.

Contrairement à Coppolani qui se penche sur les faits, Martine Torrens Frandji a pour objectif de retracer, à partir des textes du philosophe, les rencontres décisives qui ont propulsé ou infléchi sa pensée.

Au départ, l’auteure ne voulait pas consacrer une biographie à Michel Onfray. Elle avait le projet d’écrire seulement une communication sur le rapport du philosophe aux livres, pour un colloque auquel elle ne s’est pas rendue.

Torrens Frandji partage avec Coppolani l’ambition d’échapper au manichéisme. Elle ne veut ni encenser ni lapider Onfray. Pour cela, elle s’est placée sur le terrain des textes, peu ou moins connus du philosophe. Des textes qui profilent « une œuvre d’une grande diversité, traversée par des intérêts pluriels ».

Pourquoi le principe d’incandescence? L’auteure le relie au titre des cinq tomes du Journal hédoniste. Tous font état d’un corps devenu lumineux. « En lisant Onfray s’est souvent présentée à moi l’image d’un brasier… Sa parole dégage une énergie qui contraste avec une grande partie de la littérature philosophique en général, plus soucieuse de concepts que d’élans ».

Cet essai biographique se rapproche plus de l’histoire de la pensée du philosophe que de son hagiographie. Torrens Frandji est à la recherche d’un homme nourri de ses lectures et qui nourrit son écriture. « Sa pensée, inséparable de ses expériences vécues, de son tempérament d’écrivain, s’écrit dans une prose claire, précise, qui peut aussi être poétique. » Michel Onfray ira jusqu’à avouer les plaisirs que lui procure la langue française : ils surclassent tous les autres.

Si le philosophe a écrit plus de soixante ouvrages, de philosophie bien sûr, mais aussi de littérature, de poésie, de musique, de peinture et de photographie, le lecteur ou la lectrice ne doit pas s’attendre à une recension de chacun d’eux. Tel n’est pas le propos ici. C’est plutôt à la recherche d’une figure connue des Français appréciée par les uns et controversée pour les autres que l’auteure est partie. Pour désamorcer les réactions viscérales, trop souvent approximatives, qu’il suscite.

_____________________________________________

Michel Onfray – Le principe d’incandescence
Martine Torrens Frandji
Éditions Grasset, Paris, 2013, 391 pages

_____________________________________________

Hitler et le pouvoir et l’argent

b-hitlerL’accession d’Adolf Hitler au pouvoir a longtemps suscité nombre de questions. Avait-il un réel talent de démagogue doté d’une capacité de persuasion et de séduction? Était-il un catalyseur de masses, capable de convaincre au point de susciter diverses formes d’adulation tout en réussissant à vaincre la résistance de ses adversaires politiques?

Ces qualités, il les possédait jusqu’à un certain point. Mais elles ne doivent pas masquer d’autres facteurs qui ont beaucoup concouru à son ascension.

Parmi ces facteurs, il y a l’argent qui, comme chacun sait, est le nerf de la guerre. Hitler a bénéficié de multiples soutiens matériels et financiers.

Dès son entrée en politique, ils lui ont permis de prendre de l’envergure au point de représenter progressivement une solution admissible en Allemagne et à l’étranger. Comme les nullités canadiennes et québécoises qui nous gouvernent. Sans l’appui de l’argent, de ceux qui le brassent dans leurs grosses laveries pour le rendre toujours plus blanc, où seraient Messieurs Harper et Couillard, pour ne nommer que ceux-là?

Mais revenons au despote absolu! On n’ignorait pas qu’il y eut des hommes d’affaires, des industriels, des banquiers et autres puissants personnages derrière lui. Seulement on en dédaignait l’importance.

Dans Mein Kampf, Hitler ne cache pas qu’à la mort de sa mère en 1907, le grand souci de sa vie est devenu l’argent. Pas qu’il lui en manquât! Un héritage et une pension lui auraient permis de bien vivre s’il avait accepté de travailler. Il voulait être peintre et on sait assez l’échec qu’il ressentit comme cuisant quand il fut refusé à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Ce souci de l’argent l’accompagnera jusqu’à la déclaration de la guerre en 1914. Parenthèse de quatre ans.

Gérard Chauvy suit le futur dictateur et trace un portrait peu reluisant de ce « chien errant fatigué à la recherche d’un maître » jusqu’à son élection.

Que s’est-il passé pour que de « chien errant », Hitler devienne un chien enragé? Il a été manipulé, un temps, par des hommes heureux de trouver en sa personne celui qui serait capable, en instaurant un régime fort, de mettre fin à la crise en Allemagne et de servir du même coup d’autres intérêts, économiques et politiques, en Europe. Qui sont ces hommes? Des industriels comme Fritz Thyssen et Emile Kirdorf. Des institutions comme la Deutsche Bank, la Disconto-Gesellschaft et la Dresdner Bank.

Ce sont tous ces fils que Chauvy travaille à démêler. Qui a donné quoi au parti nazi? Et qu’est-ce que Hitler gardait pour lui-même?

_____________________________________________

Hitler et le pouvoir et l’argent
Gérard Chauvy
Ixelles éditions, Bruxelles, 2013, 352 pages

_____________________________________________

Publié dans Biographies, Livres | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire