Des livres, toujours des livres

 Un texte de Richard Raymond

Photo : François Hogue ®

Photo : François Hogue ®

Quatre livres pour ceux qui aiment non seulement lire, mais la littérature. Qui aiment réfléchir en lisant. Chacun vous transportera dans un univers bien à lui.

D’abord l’histoire d’une femme écrivain qui se laisse envahir par une «entité». Puis, un voyage non seulement en Grèce, mais au coeur de la philosophie d’Épicure.

Ensuite, une enquête sur l’un des truands les plus notoires de l’histoire américaine. Enfin, un roman échevelé avec des personnages dont on se demande s’ils vivent quelque chose.

D’après une histoire vraie

-a histoirePendant trois ans, la narratrice, Delphine, n’écrit rien. Absolument rien. On ne parle pas de roman, mais de carton d’invitation, de carte postale. « Rien qui demande un quelconque effort de rédaction… » Pourquoi? Parce qu’elle a rencontré L

L., une femme énigmatique, belle, séduisante. Delphine, que le succès de son dernier livre et la réaction de ses lecteurs ont fatiguée à l’extrême, entame alors une amitié avec L. qui deviendra lentement fusionnelle.

Car, L. envahit l’existence de Delphine, à tel point que la narratrice s’isole de ses amis, lui laisse faire les démarches ennuyeuses et l’invite même à s’installer chez elle. Quand L. veut intervenir dans son travail, Delphine ne s’en offusque pas.

L., en quelque sorte, prend possession de Delphine. Cette prise de possession renvoie aux tourments de la création.

Delphine devient une femme sous influence. Elle tombe en panne d’écriture. Une panne nourrie par le doute et l’angoisse distillés par L.

Dans l’affrontement entre les deux femmes, l’auteure en symbolise un autre, qui oppose fiction et autofiction. Delphine de Vigan questionne le rôle du roman et celui de l’écrivain avec finesse.

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D’après une histoire vraie

Delphine de Vigan

Éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 2015, 479 pages

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Balade avec Épicure

a-baladeDaniel Klein, en bon romancier, plante son décor dès la première phrase de son livre. « Il est assis à une table en bois, à l’extrémité de la terrasse de la taverne de Dimitri, dans le village de Kamini, sur l’île grecque d’Hydra. » Car Daniel Klein est parti en Grèce avec une valise pleine d’ouvrages de philosophes de l’Antiquité grecque, pour tenter de comprendre comment tirer le maximum d’une vie.

Que vient faire Épicure ici? C’est par lui que Daniel Klein compte renoncer à l’obsession de la jeunesse, devenue la norme en Occident. Il est retourné sur Hydra pour une raison : « Je suis désormais moi-même un vieil homme … et je veux découvrir la façon la plus satisfaisante de vivre cette période de ma vie. »

L’auteur n’est pas dupe de la mode qui consiste, pour les gens âgés, à vivre une jeunesse à rallonge. « J’ai le sentiment que, si je suivais cette dernière mode, je perdrais quelque chose de bien plus profond : je me priverais d’une étape unique et inestimable de la vie. » Ce qu’il souhaite : être simplement « un vieil homme heureux et authentique » avant de parvenir au grand grand âge.

Alors, il refait ses classes en lisant Épicure, et en rappelant aussi ce qu’a été l’homme né à Samos, une île grecque près de l’Anatolie et l’Asie mineure. Daniel Klein souligne que le philosophe grec a posé la question la plus fondamentale de la philosophie : « Comment vivre la meilleure existence possible, surtout si l’on considère n’en avoir qu’une? » Question, dit-il, trop souvent reléguée au second plan.

Il découvre alors que le bienheureux n’est pas le jeune, mais le vieux à l’abri, ancré dans un port, et cette idée « est comme une bouée à laquelle je peux m’accrocher… » Il poursuit ainsi en se penchant sur l’idée de se libérer de la prison du quotidien, la lenteur de l’impact des idées philosophiques, les plaisir de la compagnie, le réconfort de la compassion et la façon d’envisager la mort avec sérénité.

Mais Daniel Klein ne fait pas que lire le philosophe du IVe siècle avant JC. Il observe les Grecs du XXIe siècle qui vivent à sa portée. Il regarde ce qu’ils font, il écoute ce qu’ils disent. Par exemple, le père de Dimitri, le propriétaire de la taverne, « joue » avec son komboloï. Dimitri explique à l’auteur qu’« il fait rouler chaque bille selon le rythme qu’il ressent en lui ». Et Daniel Klein de conclure que ralentir ou étirer le temps est une façon de ne faire plus qu’un avec lui.

La lecture de ce livre a quelque chose de vivifiant. On en ressort ragaillardi par l’optimisme qui s’en dégage.

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Balade avec Épicure – Voyage au cœur du bonheur authentique

Daniel Klein

Traduit de l’Américain par Anna Souillac

Éditions Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2015, 207 pages

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Messe noire

a-messeVendredi, le film inspiré de ce livre prend l’affiche. Johnny Depp y est méconnaissable en Whitey Bulger, l’un des gangsters les plus notoires de l’histoire des États-Unis?

La rencontre entre John Connolly et Whitey Bulger remonte à 1948. Le premier est encore un gamin, le second, un ado « qui joue les méchants à la tête du gang des Shamrocks ». Cette scène, les auteurs nous la présentent en guise de prologue.

Quant à eux, ils ont entrepris de s’intéresser aux Bulger, Whitey et son frère cadet Billy, en 1988. Non pour écrire un livre mais pour le Boston Globe. Car, Whitey Bulger sévissait à Boston.

La saga des frères Bulger a commencé « dans … un environnement clos où les habitants partagent leur origine irlandaise, South Boston, … »

Whitey est une nature rebelle qui se retrouve plus souvent devant le juge qu’au collège. Il est friand de frasques et ne s’en prive pas. Son frère, au contraire, poursuit des études sérieuses en histoire, lettres classiques et en droit.

À partir de 1965, Whitey connaît une ascension fulgurante au sein de la pègre de Boston. D’homme de main du gang de Winter Hill, il s’élève au rang de boss le plus célèbre de tous les truands locaux. Vers la fin des années 80, toutes les polices élaborent une théorie à son sujet. Bulger entretient des relations avec le FBI, qui lui confère son immunité. Mais la théorie présente un inconvénient : personne ne peut prouver que cette protection existe.

De plus, Bulger est Irlandais et les Irlandais ont une haine féroce des indicateurs. Cette histoire d’indics semblait donc impossible. Mais la ténacité des deux journalistes a payé. Une dernière enquête leur a permis de confirmer l’impensable : Whitey Bulger était un indicateur du FBI. Démenti du FBI local.

Il faudra attendre jusqu’en 1997 pour contraindre le FBI à confirmer ce qu’il avait toujours nié. Suivra un tribunal fédéral qui mettra en lumière un nombre stupéfiant de pratiques illégales. On s’est aperçu que l’indic manipulait son agent contacteur, et non l’inverse comme le veut le règlement interne du FBI. On s’est aperçu que le FBI avait mis hors circuit les ennemis de l’indic et lui avait permis d’atteindre le sommet de la pyramide du crime.

Or les liens entre Bulger et le FBI étaient plus étroits et plus néfastes que quiconque n’aurait pu l’imaginer. Ces liens avaient été scellés entre Bulger et John Connolly en 1975.

C’est cette histoire incroyable que raconte ce livre écrit d’une plume alerte. Notez que c’est une édition revue et augmentée de la première parue en anglais en 2000.

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Messe noire

Dick Lehr et Gerard O’Neill

Traduit de l’américain par Christian Séruzier

Hugo & Cie, Paris, 2015, 396 pages

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Histoire de l’amour et de la haine

a-histoireÀ première vue, le roman de Charles Dantzig est déroutant. Il débute par une étude de la masturbation. Un chapitre rempli de considérations assez abstraites sur l’onanisme.

Raconte-t-il une histoire, ce livre? On en doute. Oui, il y a des personnages, Aaron, Ferdinand, Anne, Armand, mais il y a aussi beaucoup de parenthèses, de citations qui n’ont rien à voir avec eux, mais beaucoup à voir avec la masturbation, les baisers, le sensuel, l’amour physique, l’évolution que subit un individu à différents âges.

Et il y a surtout un cafouillis de phrases pontifiantes (« Il n’y a pas de plus grand mystère que les corps » ou « La tombe est l’ombre du lit ») ou des truismes d’une banalité à faire pleurer : « Le désir n’a pas besoin d’être assouvi; souvent même il préfère le contraire. »

Ses personnages ne vivent pas, ne connaissent pas d’aventures, ils traversent des instantanés sans liens les uns avec les autres. C’est exaspérant.

On dirait que Charles Dantzig, dont j’avais adoré, par ailleurs, À propos des chefs-d’œuvre, a oublié le conseil qu’Arthur Miller donnait au jeune écrivain Lawrence Durrell : utiliser tout ce qu’il savait pour l’intégrer à son action dramatique.

Peut-être que ce « roman » a séduit quelque clique parisienne, mais je doute qu’il fasse un tabac ici. Oui, il partira en fumée.

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Histoire de l’amour et de la haine

Charles Dantzig

Éditions Grasset, Paris, 2015, 476 pages

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Une réponse à Des livres, toujours des livres

  1. Jean-Claude Blouin dit :

    Pourquoi ai-je des frissons en lisant ta chronique de Delphine?
    Magnifiquement réussie!

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